Comment définir les comportements connectés ?

Pourquoi la déconnexion ?

Le sentiment de sur-connexion peut émaner d’un sentiment de manque de liberté vis-à-vis de nos usages numériques.

Comme le souligne Benjamin Kunkel[4] :

« Nous n’avons pas l’impression d’avoir choisi librement nos pratiques en ligne. Il nous semble plutôt que ce sont des habitudes que nous avons prises malgré nous ou qui se sont imposées au fil du temps, que nous n’accordons pas notre attention à ce que nous voulons, voire à ce que nous aimons. »[5]

Ainsi, l’usage des technologies de l’information peut amener à une remise en cause de la liberté induite par cette pratique. Si l’usage même des technologies de l’information induit en apparence un sentiment de liberté et de confort, la pratique révèle plus particulièrement une forme d’habitude, amenant l’usager à penser que ces usages lui seraient imposés.

La déconnexion peut donc rentrer, à un certain degré, dans cette remise en cause. Une remise en cause dont l’usage initial conditionne donc le processus de déconnexion et qui se montre ainsi caractérisé par nos comportements connectés. C’est pourquoi, afin de mieux cerner les comportements de déconnexion, nous pouvons nous concentrer sur les phénomènes liés aux usages des TIC et amenant à ces pratiques :

  • Le FOMO, pour Fear of missing out
  • Le JOMO et le fétichisme de l’IRL
  • Le dualisme numérique
  • L’infobésité.

Fear Of Missing Out

Depuis la généralisation des usages grands publics d’Internet, et plus spécifiquement des réseaux sociaux et de l’Internet mobile, nous avons vu apparaître une forme d’anxiété sociale : le FOMO, pour Fear Of Missing Out ;

Ce phénomène se traduit par « l’anxiété qu’un évènement excitant ou intéressant puisse actuellement se produire ailleurs »[6]. Si cette anxiété se révèle être observée dans des situations extérieures aux usages du numérique, son usage et sa popularisation auprès d’une grande partie des usagers en font un terme particulièrement lié aux usages des technologies de l’information et plus particulièrement des réseaux sociaux.

La popularisation de ce terme dans le cadre des technologies de l’information intervient à partir de mars 2011, avec la publication de l’article Fomo and social media de Caterina Fake[7].

Fomo trends

Evolution des recherches du terme FOMO sur Google. Source : Google trends

 

Sur son blog, Caterina Fake, co-fondatrice du site de partage de photos Flickr, justifiait ainsi l’impact des réseaux sociaux sur le FOMO par le fait que la connexion permanente aux médias sociaux nous rend plus attentifs à ce que l’on rate et nous donne le faux sentiment de participer à ce que font les autres par leur intermédiaire. En restant connectés à ces réseaux, en les consultant tels un flux continu, nous sommes sûrs de rester informés, d’avoir le sentiment de participer à quelque chose. Or, la simple déconnexion éveille de ce fait la crainte de rater de potentiels évènement, de ne plus participer au quotidien de nos cercles de contacts. S’en suit de ce fait des mécanismes de reconnexion compulsive, nous amenant à rester dans ce flux d’information perpétuel.

La connexion permanente, liée particulièrement aux médias sociaux, est donc ici génératrice d’une certaine anxiété, mais peut-on parler de symptômes résultants d’un phénomène d’addiction aux réseaux ?

Cette réflexion divise : si certains déterminent le FOMO comme la résultante d’un comportement addictif aux réseaux sociaux, d’autres évoquent plus particulièrement un comportement compulsif. Plus un réflexe qu’une addiction, le FOMO ne représenterait pas à l’heure actuelle un réel syndrome clinique. C’est en tout cas la thèse défendue par Jean-Charles Nayebi[8]. Interrogé sur le sujet, celui-ci décrit plus particulièrement ce phénomène comme « une envie irrépressible de se connecter à des réseaux pour savoir ce qu’il s’y passe, pour ne pas rater un événement ou laisser échapper une information intéressante. ».

L’anxiété ressentie dans le cadre du FOMO diffère cependant des phénomènes ressentis dans le cadre de la nomophobie[9]. Cette forme d’anxiété, liée à la peur excessive d’être séparé de son téléphone mobile, est générée dans des situations d’indisponibilité en situation nomade (panne de batterie, perte de téléphone, absence de couverture réseau en sont des exemples)[10].

Là où la nomophobie touche l’ensemble des usages des réseaux de télécommunication, qu’ils soient professionnels ou personnels, le FOMO rappelle plus particulièrement une menace d’exclusion, une forme d’anxiété de séparation. Son impact est donc intrinsèquement lié aux réseaux sociaux, où le fonctionnement même de ces services génère des environnements relationnels, basés sur le virtuel, l’instantané. Une instantanéité rapportée aux rapports humains, les rendant plus instables, abstraits et générant une sorte de vide existentiel angoissant. Participer compulsivement aux réseaux sociaux devient une manière de remplir ce vide, mais aussi de l’amplifier.

Alors, peut-on parler réellement d’addiction ? Pas nécessairement, du moins au sens médical du terme. C’est en tout cas le point de vue adopté par la Fédération Française des Télécoms. Dans son étude Vie intérieure et vie relationnelle des individus connectés, l’organisme définit ce rapport intense aux technologies numériques dans leur ensemble :

« Les utilisateurs mettent en œuvre des stratégies de détachement, qui sont à la mesure de leur attachement à des outils ou des services indissociables de situations d’usage, des dispositions corporelles, de passions, ou de l’exercice de la curiosité.

L’addiction, au sens pathologique du terme, intervient quand l’attachement n’est plus vécu sur ce mode des décrochages mais sur le mode de la connexion ininterrompue qui entraîne des dommages psychiques et physiques reconnus par le sujet, et contre lesquels il ne sait pas lutter. »[11]

JOMO et fétichisme de l’IRL

Si le FOMO parvient à justifier anxiété et comportements liés à l’hyper-connexion aux réseaux de l’information, il n’est cependant pas assimilé comme une généralité à laquelle tout le monde s’accorde. A contre-courant de cette course à la connexion, le JOMO, pour Joy Of Missing Out se présente comme une alternative.

Cette appellation s’est développée par la publication d’un billet sur le blog d’Anil Dash[12], en réaction à l’article de Caterina Fake sur le FOMO. Anil Dash, blogueur, entrepreneur et évangéliste technologique, critique à travers ce post la notion de FOMO à travers son expérience personnelle : le détachement qu’il a pu percevoir vis-à-vis des technologies de l’information suite à la naissance de son fils. Cet évènement est intervenu directement après la publication de l’article de Caterina Fake, en mars 2011, contrastant ainsi l’expérience ressentie par l’auteur. Le fait même de délaisser ces technologies de l’information, pour se concentrer sur cette expérience personnelle, aurait ainsi pu permettre à l’auteur de profiter au mieux de moment. L’anxiété de ne pas avoir accès à un flux continu d’information « virtuelle » se serait ainsi transposé en joie de vivre pleinement cette expérience « réelle ».

Si cette approche se concentre dans un premier temps sur une approche personnelle, Anil Dash l’élargit dans un second temps à l’ensemble des usages des technologies de l’information. S’il admet que nos habitudes tendent à pointer du doigt les effets néfastes des technologies sur nos vies sociales, de plus en plus guidées par les réseaux sociaux, il développe cependant l’idée que ces technologies peuvent être développées de manière à nous faire prendre conscience de la joie pouvant être éprouvée au contact direct de notre entourage, et d’une certaine façon de nous faire apprécier la valeur du moment présent.

Cependant, à travers cette approche, Anil Dash et les partisans du JOMO tendent à créer une distinction entre « vie réelle » et « vie virtuelle », où l’IRL serait ici décrit comme un idéal. Cette tendance, Nathan Jurgenson, docteur en sociologie à l’université du Maryland, la définit sous le terme IRL Fetish[13].

Selon Jurgenson :

« L’infiltration en profondeur de l’information numérique dans nos vies a créé une ferveur autour de la supposée perte de déconnexion, correspondante de la vie réelle »[14]

A travers son interprétation, Jurgenson cherche à replacer l’influence du social media, non pas uniquement en termes d’usage, mais sur leur influence au niveau cognitif. Ainsi, l’usage des réseaux sociaux aurait provoqué une assimilation, où leur puissance serait révélée non pas uniquement par le temps passé sur ces services ou la collecte de données utilisées à but lucratif, mais sur l’extension qu’ils deviennent de nous-même.

Les médias sociaux symbiotiques nous donnent un surplus d’options pour dire la vérité sur ce que nous sommes et ce que nous faisons et une audience pour tout cela (…). Twitter est nos lèvres et Instagram est nos yeux. Les médias sociaux font partie de nous-mêmes et le code source de Facebook devient notre propre code. »

En contrepartie, ce sentiment de sur-connexion, où l’informatique n’est pas uniquement omniprésente mais fait partie intégrante de nous, crée selon Jurgenson un « choc-retour ». Consultation compulsive du téléphone portable, notamment chez les plus jeunes, perte du sentiment d’ennui, de paix sensorielle alors que les écrans se font de plus en plus présents et que le flux d’information devient constant, perte du sentiment de déconnexion.

Par ce phénomène, la déconnexion entraine chez une partie des individus une sorte de fascination. Fascination d’autant plus contradictoire qu’elle est elle-même générée par le sentiment de connexion. Comme le souligne Jurgenson :

« Rien n’a plus contribué à notre appréciation collective de la déconnexion que les technologies de la connexion ».

« La notion de déconnexion est une invention récente qui correspond à la montée de la connexion. »

La déconnexion et les IRL Fetish se nourrissent donc de ce paradoxe. Car l’ensemble des services en ligne dont nous profitons online dépendent essentiellement de notre existence offline : les statuts, photos, publications sur Facebook, Twitter et consorts ne sont que le reflet de nos moments déconnectés. Tout comme à l’inverse, nous tendons à nous dire que ce qui n’est pas sur Google n’existe pas.

Ce que révèlent les IRL Fetish, c’est cette opposition entre vie virtuelle et vie réelle, comme si la frontière entre le cyberespace pouvait être distinctement marquée alors qu’en réalité ces deux espaces cohabitent et se nourrissent l’un l’autre.

Dans ce cas, de quoi nous déconnectons-nous lorsque nous sommes déconnectés ?

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *