« Personne t’a dit que ça serait facile, mais à partir du moment où tu mets un pied devant l’autre, t’iras toujours plus loin que si t’avais rien foutu. »
C’est l’état d’esprit avec lequel j’avais pris mon dossard, à la nouvelle année. Sans nulle autre ambition que d’aller recourir à nouveau dans la montagne. 6 mois de préparation plus tard, la ligne d’arrivée s’est profilée, non sans émotion.
C’était un samedi, il était 7h30 du matin. Il faisait encore frais, les yeux étaient encore collés après un réveil matinal pour choper une navette à 5h40. Dans les oreillettes, les morceaux s’enchaînent : un morceau d’Eminem, un autre de Comeback Kid, la playlist fait parfois le grand écart, c’est comme ça. Les petits pas de danse s’enchaînent comme pour se réchauffer ou évacuer la tension. Pendant ce temps là, les coureurs du sas 1 s’élancent, on ne le reverra plus, ou bien à l’arrivée à Nice dans quelques heures.

Quand vient notre tour au Sas 3, la musique s’arrête, ne reste que l’animation présente sur le départ. On s’échange quelques regards complices entre coureurs venus de France, d’Italie, d’Espagne voir de Grande Bretagne… On croise jamais autant de nationalités que sur une course UTMB en fait, l’idée de courir autour de ce gros caillou attire les foules, à raison.
8:00. Les premières foulées, au départ d’Èze, se font sous la lumière d’un soleil rasant. Rapidement le profil monte, légèrement mais suffisamment pour se faire piéger par l’excitation de la course. Il faut ralentir le tempo, se focaliser sur le cardio… putain cette foutue ceinture cardio décide de le lâcher, aujourd’hui. Quelques manipulations en pleine course me permettront de régler cette histoire, mais on n’a pas envie de se sentir perdu dès le départ. Certains diraient « cours aux sensations », et c’est vrai oui, mais quand t’as moyen de l’expérience et que tu t’es entraîné consciencieusement depuis des mois en étant guidé par ces metrics, c’est pas un aléa que t’as envie de subir au départ. Mais revenons sur la course…

Passé ces péripéties, les sentiers déroulent sous les pieds et le premier constat reste « putain c’est beau ». J’avais pas vu la Méditerranée depuis peut être 20 ans et très honnêtement ces paysages font rêver. Quel plaisir de les découvrir dans ce contexte, à flan de colline. Les premiers kilomètres déroulent sans soucis, les premières descentes piégeuses poussent certains participants dans les retranchements niveau technicité. Mais le rythme reste soutenu jusqu’au premier ravito. 30 secondes, le temps de remplir une flasque d’eau, vanner un bénévole qui se foutait de moi en me jugeant de parisien (fréro, sérieux…) et repartir illico.
J’ai une théorie sur le ravito : tu peux gagner du temps sans souci sur les ravitos, tout comme tu peux en perdre beaucoup. Mais globalement, s’arrêter 2 minutes de plus ne va pas te donner plus de fraîcheur pour la suite, autant économiser ton énergie pour dépenser ces 2 minutes ailleurs dans la course. Alors je trace, comme je l’ai fait pendant mes entraînement.
« Les 2 prochains kilomètres, c’est les plus durs. »
Il avait pas tort le local de l’étape. C’est parti pour l’ascension du col de la Madone. Les plus grosses difficultés étaient placées sur le premier tiers de la course ce qui peut permettre de simplifier la gestion de course, ou plutôt en donner l’illusion. L’ascension du col de la Madone, c’est pas ce qui est le plus compliqué : la pente est régulière, c’est « roulant »… sa suite par contre, une suite de chemin empiérés où il faut parfois évoluer avec les mains. Difficile ascension qui laissera quelques traces chez pas mal de coureurs. On compare souvent le trail à de la randonnée, j’aimerais bien voir des randonneurs évoluer de la sorte.

L’avantage de ces ascensions c’est qu’elle permettent d’étirer le peloton de coureurs et ainsi de permettre d’enfin dérouler la foulée. Enfin, jusqu’aux premières difficultés. Je ne dirais pas que la descente est très technique, juste que je ne suis clairement pas habitué à évoluer dans des chemins aussi piégeux. Devant moi, certains jouent la prudence, d’autres derrière annoncent leur dépassement (ils ont raison) à grand coup de « GAUCHE » ou « DROITE »… pas le temps pour les présentations, c’est une course après tout.
Le faux plaisir du demi-kilomètre négatif nous amène à Peille, premier gros ravito de la course. On est à 22km de course, certains semblent avoir déjà souffert dans la descente. Le ravito sera express, même si l’accès à l’eau restera galère du à la difficulté de trouver les indications adéquates. Ça recharge les flasques, ça picore quelques quartiers de pastèque afin d’ingurgiter du solide et de s’hydrater (malin) et ça embarque une gaufre à picorer en repartant du ravito. La course se poursuit dans les rues de Peille, avec les encouragements de la population réunie autour de la fête. Les encouragements font beaucoup, merci. Un cadre assez différent mais une belle découverte, à travers les ruelles de ce village de montagne.

Cette transition nous amène ensuite en légère descente vers Peillon, mais le terrain sera plus compliqué que prévu. Les quelques sentiers assez roulants sont ponctués de dévers où certains tenteront de dépasser pour défendre leur place, quitte à trébucher et m’emporter dans leur chute, pour tenter de défendre une 874e place à l’arrivée. Pas le fameux « esprit trail » dont on nous parle d’habitude.
D’autres personnes se feront piéger devant moi. Anne par exemple, qui dans une descente empiérée est allée se perdre dans les buissons plein de ronces. Rapidement, moi et d’autres coureurs s’arrêtent, la sortons de là en s’assurant que tout allait bien. Anne n’a pas l’air d’aller bien, mais rapidement, on se rend compte que c’est plus un choc psychologique qu’une blessure physique. Sans les arbustes plein de ronces qui lui ont tailladé les bras, Anne aurait pu chuter bien plus bas. Ça a l’air d’aller, on se dit « Rendez-vous à l’arrivée ». Plus tard elle me dépassera en me rappelant que oui, elle rejoindrait l’arrivée (mais en passant désinfecter ses plaies au ravito).
Laguet. Kilomètre 32. Après une autre descente sur les petits chemins qui surplombent le village, un constat se fait sentir : les quadris n’étaient pas prêts pour ça. Tous les indicateurs sont au vert, sauf celui-là. Il va désormais falloir temporiser pour repouser les crampes. L’objectif de temps est cependant perdu, tant pis, on ne peut pas maîtriser toutes les variables, celle du terrain n’avait pas été assez anticipée. On apprend.
Se reposer quelques minutes de plus ne servirait pas à grand chose (je maintiens cette théorie), mais il faut apprendre à gérer avec ce facteur désormais. Au final, à en voir les autres participants que je rejoindrai, je ne suis pas le seul dans cette situation. Heureusement, le tracé nous amène désormais à courir sur les routes qui longent l’autoroute traversant la région. Pas spécialement l’élément qui m’intéresse le plus dans ce type d’épreuve, mais un enchaînement de zone urbaines et de chemins à flans de collines plutôt représentatif de ce que sera la deuxième partie.
Qu’importe, ce faux plat sur le bitume aura le mérite de reposer un peu les jambes et permettre de dérouler en toute confiance. Le cardio reste stable et ça c’est une bonne nouvelle déjà. L’ascension suivante sera celle de trop pour les quadris. Au moment de relancer, les crampes me clouent au sol et je reste 5 bonnes minutes à les détendre, répétant les « Ça va ! » à chaque coureur s’inquiétant pour mon état (le fameux Esprit Trail, tu connais). On refait le match : j’aurais du faire plus de renfo, pourquoi j’ai pas pris de sels, j’ai assez bu… Il faut rapidement cesser de se faire parasiter par ces réflexions pour se remettre dans la course. Un peu de marche, quelques foulées interrompues par la douleur des crampes qui revient, un peu de marche…
Plan d’action : il reste 7km jusqu’au prochain ravito. Au prochain ravito, il y’a du sel. Le sel c’est bon pour faire passer les crampes. Je parle en phrases courtes car le cerveau devient fumé et je me rends compte que je n’ai aucune notion de l’heure qu’il est en fait. Heureusement, ma montre me rappelle de boire et m’alimenter à horaire fixes. Globalement à ce stade, tu débranches ton cerveau, tu ne penses plus à grand chose, si ce n’est continuer d’avancer en te fiant uniquement à tes sensations.

Le ravitallement du plateau St Michel, dernier ravitaillement de la course, montre la relative dureté de la course. À cette heure, on y croise beaucoup de coureurs fatigués cassés par l’épreuve, les chutes… La journée a été longue pour beaucoup, elle n’est pas finie, il reste 10km avant de passer l’arche sur la Promenade des Anglais.
10 kilomètres. Juste 10 kilomètres dont peut être 2/3 dans le port, au milieu des passants. De quoi se donner une échéance acceptable pour faire passer la douleur des cuisses qui persiste. Le local de l’étape n’avait pas tort, la première partie était clairement la plus belle. La suite sera un enchaînement de passage dans des zones résidentielles, ponctuées par des chemins de transition jusqu’au chemin de douaniers qui longe la méditerrannée. Le paysage est clairement à couper le souffle, OK.

Pendant que bon nombre de coureurs posent le pied à terre à l’approche du vieux port de Nice, je me refuse à conserver quelques watts pour un ultime sprint. Non, ce sera la fête, jusqu’au bout. Pas de sprint final, pas de dépassement insolent de concurrents en perdition, juste l’envie d’haranguer la foule anonyme venue encourager d’autres coureurs presque autant anonyme : Isabelle, Anne, Juan, Sébastien, moi au milieu, des gens dont on lit en lettre capitale le prénom sur un dossard. C’est pas grand chose, mais c’est une chaleur humaine qui nous pousse jusqu’au bout dans les derniers mètres. Jusqu’à la ligne d’arrivée.
Puis, plus rien, le vide. Et l’émotion, les larmes, les gloussements aussi, les souvenirs de tous les engagements qui ont permis d’y arriver. C’est pas le chrono de 09:21:53 qui comptent à ce stade. Plutôt les 110 heures de préparation qu’il y’a eu avant, le support des proches, les discussions, recherches pour être prêt, les arbitrages à faire dans la vie de tous les jours. Ces 9 heures et quelques, elles viennent juste récompenser le soutien des autres et soutenir que oui, personne t’a dit que ça serait facile, mais t’es allé plus loin que si t’étais resté à rien foutre.
